Il y a des janazas qu’on n’oublie jamais.
Et puis il y a celles qui bouleversent une vie.
Cette sœur… je pense encore à elle aujourd’hui.
Quand je suis entrée pour sa toilette mortuaire, je pensais accomplir mon devoir comme pour chaque toilette rituelle.
Mais dès les premières minutes, quelque chose était différent.
Une sérénité inexplicable remplissait la pièce.
Comme si cette femme avait laissé derrière elle une trace de kheir que même la mort n’avait pas effacée.
Nous savons tous que la mort est une vérité.
Nous savons tous que notre tour viendra.
Pourtant, dans le quotidien, nous oublions vite.
Le Prophète ﷺ nous a dit :
« Rappelez-vous fréquemment de celle qui détruit les plaisirs : la mort. »
Mais combien d’entre nous vivent réellement avec ce rappel dans le cœur ?
À travers son visage apaisé, j’ai eu l’impression que ce hadith faisait déjà partie de sa vie.
Habituellement, nous avons environ une heure pour accomplir toute la toilette rituelle : le lavage, le parfum, le kefen, puis la mise en cercueil.
Parfois, le temps semble filer à grande vitesse.
Mais cette fois… il y avait une baraka indescriptible.
Tout se faisait avec facilité.
Et elle…
Allahouma barik.
Notre sœur S. رحمها الله était d’une beauté saisissante.
Son visage était paisible, apaisé, comme illuminé.
Les proches présentes nous racontaient qu’elle passait sa vie à appeler au bien, à encourager l’étude du Qur’an et à rapprocher les gens d’Allah.
Puis est arrivé le moment le plus bouleversant.
Celui où nous l’avons présentée à son mari avant la fermeture du cercueil.
Je n’oublierai jamais ses pleurs.
Des pleurs sincères, profonds, qui brisaient le cœur de toutes les personnes présentes.
Il la regardait avec un amour immense… mêlé à une douleur impossible à décrire.
Et malgré son chagrin, il ne cessait de répéter de magnifiques invocations pour elle.
Encore et encore.
Dans l’épreuve, son seul réflexe était de se tourner vers Allah, de Lui demander Sa miséricorde et de lui accorder les plus hauts degrés du Paradis.
À cet instant, une pensée m’a traversée :
Une femme qui laisse derrière elle un mari invoquant autant pour elle… avec autant d’amour… ne peut être qu’une épouse d’exception.
Une épouse qui a marqué une vie entière par son comportement, sa douceur et sa foi.
Puis j’ai découvert ses enfants.
Quatre enfants, Allahoumma barik, âgés de 6 à 14 ans.
Et malgré leur jeune âge… ils faisaient preuve d’une dignité bouleversante.
Dans leurs regards, dans leur silence, dans leur manière d’être, on ressentait une éducation profonde, construite sur la foi.
L’avant-dernière, une petite fille de 8 ans, me regardait attentivement.
Puis elle m’a souri.
Un sourire doux.
Et d’un simple hochement de tête, elle m’a remerciée.
À cet instant, j’ai compris qu’elle avait compris.
Malgré son jeune âge, elle avait conscience que nous avions partagé un moment important auprès de sa maman.
Puis elle s’est tournée vers sa tante, qui pleurait énormément, et lui a dit : « Pourquoi tu pleures ? Oummi est au Paradis. »
SubhanAllah…
Cette phrase continue encore de résonner dans mon cœur.
Parce qu’elle l’a dite avec une conviction déconcertante… une certitude que beaucoup d’adultes peinent parfois à avoir.
Et moi qui, habituellement, arrive à rester forte face aux familles… ce jour-là, je n’arrivais plus à retenir mes larmes.
Puis leur père s’est adressé aux deux plus jeunes enfants.
Et ses mots ont bouleversé toute la pièce.
Il leur a dit avec beaucoup de tendresse :
« Votre maman avait appris le Qur’an par cœur. Et grâce à elle, vos deux grands frères l’ont appris aussi. Elle n’a pas eu le temps de vous l’enseigner à vous… mais pour votre maman, on va terminer son travail. »
Et c’est là que j’ai compris quelque chose.
Cette femme avait tout compris de cette vie.
Elle avait consacré son existence à la Parole d’Allah, à transmettre le Qur’an, à construire une famille attachée à l’au-delà avant même de s’attacher à cette dunya.
Elle avait semé bien plus que des mots.
Elle avait semé une foi vivante.
Voilà pourquoi cette janaza était différente.
Voilà pourquoi cette atmosphère était si paisible.
Notre sœur S. رحمها الله avait passé sa vie ici-bas à préparer sa famille pour l’au-delà.
Même les plus jeunes enfants vivaient avec une certitude profonde dans la promesse d’Allah.
﴾ وَعْدَ ٱللَّهِ ۖ لَا يُخْلِفُ ٱللَّهُ وَعْدَهُۥ وَلَـٰكِنَّ أَكْثَرَ ٱلنَّاسِ لَا يَعْلَمُونَ ﴿
« C’est là la promesse d’Allah. Allah ne manque jamais à Sa promesse, mais la plupart des gens ne savent pas. »
(Sourate Ar-Rum, v.6)
Et là… j’ai reçu une véritable claque.
Cette défunte venait de m’éduquer.
Sans parler.
Par son départ.
Par ce qu’elle laissait derrière elle.
Je me suis alors posé des questions profondes :
Quelle épouse suis-je réellement ?
Quelle mère suis-je en train de devenir ?
Quelle trace laisserais-je derrière moi si Allah me rappelait aujourd’hui ?
Parce qu’en regardant cette famille… j’ai compris qu’une vie réussie, c’est une vie qui continue de rapprocher d’Allah même après notre mort.
Et cette femme avait réussi cela, Allahoumma barik.
La vraie réussite, c’est de laisser derrière soi des cœurs attachés à Allah.
Et cette femme avait planté le Qur’an, la foi, l’amour d’Allah et la certitude de l’au-delà.
Même dans sa mort… elle continuait d’appeler à Allah, fi dounia wa fil akhira.
En quittant cette janaza, je n’avais qu’une seule envie : m’améliorer.
Être une meilleure fille, une meilleure sœur, une meilleure épouse, une meilleure mère, une meilleure musulmane.
Une personne peut quitter cette dunya… mais continuer à récolter des hassanates à travers ses enfants, son éducation, les cœurs qu’elle a façonnés et les âmes qu’elle a rapprochées d’Allah.
Le Prophète ﷺ a dit :
« Lorsque le fils d’Adam meurt, ses actions s’interrompent sauf trois : une aumône continue (sadaqa jariya), une science utile ou un enfant pieux qui invoque pour lui. »
(Hadith authentique rapporté par Muslim)
Qu’Allah fasse miséricorde à notre sœur S. رحمها الله, lui pardonne, élève son rang dans le plus haut degré du Paradis et fasse de sa descendance une sadaqa jariya qui continue de lui profiter.
Qu’Allah apaise le cœur de sa famille, préserve ses enfants dans la foi et le Qur’an, et réunisse leur famille dans le plus haut degré du Paradis.
Qu’Allah nous accorde à tous une belle fin, dans Son adoration et Sa satisfaction.
Ô Allah, accorde-nous la joie de Te rencontrer alors que Tu es satisfait de nous.
Ô Allah, fais du Qur’an le printemps de nos cœurs, la lumière de nos poitrines et un guide vers Toi.
Allahouma Amine ya Rabb.
Je remercie sincèrement les Pompes Funèbres El Imded de Nanterre, qui s’occupaient de son rapatriement, de m’avoir permis de participer à ce ghusl qui me marquera à jamais. BarakAllahou fikom.